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Un millionnaire au secours des forêts
chiliennes.
Une
forêt est menacée ? Achetez-la ! C'est ce qu'a fait le
millionnaire Doug Tompkins pour éviter le pillage d'une
forêt pluviale au Chili... pour
en restituer ensuite
une grande partie à l'État chilien. A la condition qu'il
s'engage à en faire un sanctuaire naturel.
Enquête de Nicola Graydon
I1 a fallu plusieurs heures de
vol, deux voyages en bateau, une longue journée en voiture sur une route
cabossée, et enfin une excursion en tracteur pour rejoindre Doug Tompkins,
un homme d'affaires multimillionnaire reconverti dans l'écologie. Le problème est que les millions gagnés l’on été sûrement au détriment
de la nature et des travailleurs. C’est le capitalisme qui détruit. Dans l'arrière-pays spectaculaire du sud du Chili, Tompkins,
âgé de 62 ans, fondateur de multinationales de l'habillement comme
Esprit et North Face, est devenu le gardien d'un autre empire : « Pumalin
», la réserve naturelle privée
la plus vaste du monde. Pumalin, « terre des pumas », s'étend du Golfe
de Corcovado du Pacifique Sud à la frontière andéenne avec l’Argentine,
un univers sauvage époustouflant de 320 000 hectares, [soit presque cinq
fois la taille du parc national du Mercantour, NDT].
Ce qui est bien peu finalement. Les parcs ne doivent pas constituer
l'alibi qui autorise à détruire le reste. Quelque 70
pourcents de la superficie du parc sont constitués d'une forêt
pluviale tempérée, qui, sans Tompkins, aurait été déboisée.
En août 2005, ce monde sauvage intact avec ses volcans, ses fjords et ses
forêts pluviales tempérées, l'une des dernières sur la planète, a été
déclaré sanctuaire naturel par le Chili. Pour Tompkins, il s'agit d'un
aboutissement triomphal après une décennie de luttes difficiles pour la
création d'un nouveau type de partenariat avec le Chili. Aux extrémités
du parc, on compte huit fermes en agriculture biologique.
De la multinationale à l'écologie
profonde On a traité Tompkins d'arrogant, de
fondamentaliste, d'excentrique, d'obsessionnel. Or c'est une personne
discrète, calme, mais on sent une volonté laissant peu de doutes sur sa
capacité à bâtir deux multinationales... ou à sauver des forêts.
Tompkins a toujours aimé la nature, la marche en montagne, même lorsqu'il
était encore à la tête de ses multinationales. Il songeait depuis
plusieurs années déjà à s'échapper du monde de affaires lorsqu'il lut
Deep
ecology : living as if
life mattered d’Arne
Naess au milieu des années 1980, qui faisait la différence entre l'écologie
profonde (Deep ecology) et l'écologie superficielle (Shallow ecology).
Tompkins se sentait plutôt du côté de l'écologie profonde. « C'est
la première fois que je me rendais compte qu'il existait deux visions du
mode opposées : le monde industriel et technologique et le monde écologique.
» Il s'immergea dans des livres sur l'écologie, se mit à soutenir
des mouvements écologistes et
s'aperçut que ses affaires faisaient partie du problème... Voir la remarque en
rouge plus haut. Il a fallu un peu de
sensibilité et des livres. Capitalisme et écologie ne font
pas bon ménage.
Ses convictions nouvelles créèrent un désaccord avec sa première
femme, de laquelle il se sépara. En 1989, il vendit ses parts à son
ex-femme pour 150 millions de dollars qu'il réinvestit dans deux
fondations : la Foundation for deep ecology qui a accordé 70 millions
dollars à des associations écologistes dans le monde entier et le Conservation Land Trust qui a pour objectif
d'acheter des terres pour les protéger.
Personne
ne remarqua le millionnaire américain quand il se mit à acheter des
terres au Chili au début des années 1990. Ce fut seulement en 1994, lorsqu'il acheta en une fois 180 000 hectares
d'un seul tenant à une firme du Panama, que cela suscita des remous. Il
avait eu l'audace de soustraire aux développeurs de tous poils un vaste
territoire et fut alors accusé d'intentions hostiles au Chili,
comme vouloir creuser un tunnel sous les Andes, créer un Etat juif (Tompkins
n'est pas juif !), remplacer les vaches par du bison, accaparer le
monopole du granit. Comme ses terres coupaient le pays en deux, les
militaires s'en mêlèrent. Des jets de l'armée se mirent à raser sa
propriété et une campagne de diffamation fut orchestrée par les médias.
Tompkins avait le tort d'être blanc, riche et américain. Les Chiliens,
qui sortaient d'une dictature soutenue par la CIA, restaient très soupçonneux
envers quelqu'un qui se mettait à acheter des terres. D'autant pluque
Tompkins s'était opposé à la salmoniculture financée par l'Etat qui
ravageait le sud et qui était présenté comme la
success story employant 20 000 personnes. « On s'est fait beaucoup
d'ennemis reconnaît Tompkins, comme le responsable local d'un élevage de
poissons, un ancien garde du corps de Pinochet. »
Les obstacles au projet de
sanctuaire naturel
Tompkins voulait que Pumalin ait un statut de
sanctuaire. Le président du Chili Eduardo Frei déclara qu'il « ne
laisserait pas le développement être freiné par le souci de
l'environnement ». Le ministre de la Propriété nationale stigmatisa
le projet comme issu d'une mainmise étrangère et le ministre de la Sécurité
argua que le parc représentait une menace pour la sécurité nationale
car il coupait le pays en deux. Tompkins avait commencé par ignorer
les attaques mais s'est rendu compte qu'à force de les répéter elles
commençaient à gagner du terrain dans l'opinion. Tompkins passa
à l'offensive : il organisa une conférence de presse et fit passer un
spot publicitaire sur la télé chilienne, expliquant sa vision de Pumalin
comme un havre pour la vie sauvage et la biodiversité, un endroit où
les Chiliens pourraient profiter de leur patrimoine naturel. Il invita
ministres, journalistes et industriels à venir sur place se faire une
opinion.
L’un de ceux qui changea d'avis fut Ricardo Largos, alors ministre
des Travaux publics. Tompkins : «
J'ai du concéder une autoroute « panoramique » pour contrer
l'accusation selon laquelle je voulais couper la seule route côtière de
Patagonie. Mais ce ministre nous aida à faire contrepoids dans le
gouvernement Frei ». Largos devint le président socialiste du Chili en
2000, ce qui facilita le projet de Tompkins qui est maintenant reconnu
pour son action positive au Chili. D'autres,
comme un ancien candidat à la présidentielle Sabastian Pinera, lui
emboîtent le pas et achètent des terres pour en faire des sanctuaires.
Pumalin n'est qu'un début. En 2002, la Conservation Land Trust de
Tompkins rendit 90 000 ha au Chili pour la création d'un parc national de
260 000 ha, comprenant 82 lacs. La fondation de Kris, sa deuxième femme,
Conservacion Patagonica, a créé le premier parc national côtier en
Argentine. Elle a acheté en 2004 l'un des plus vastes ranchs du Chili où
le cerf andain, emblème national du Chili, alors proche de l'extinction,
revoit aujourd'hui l'espoir d'une renaissance. Les Tompkins ne se targuent
pas d'être des pionniers en matière de conservation, mais notent que les
grands parcs nationaux ont été créés aux Etats-Unis par des mécènes
privés. « C'est une des rares choses que ce pays a fait de bien,
il a, le premier, créé des parcs nationaux, il y a 130 ans. A l'époque,
c'était révolutionnaire ! » Mais Tompkins reconnaît qu'il est
l'avant-garde d'un mouvement nouveau et encourageant : l'achat
de terres sauvages comme moyen de préserver la nature. The Nature
Conservancy et Conservation international ont acheté
plusieurs « points chauds » de biodiversité menacée dans le
monde.
Ce genre de philanthropie est un moyen rapide pour protéger les écosystèmes
menacés, mais cela ne veut pas dire que l'action politique soit inutile. Sa
fondation Deep ecology a aidé des groupes éclectiques, des associations
locales contre la mondialisation, d'autres pour la protection de la vie
marine et des prairies...
Des
fermes écologiques dans le parc
Mais revenons à Pumalin. Des petites cabines de Hobbits pour les
visiteurs faites de bois local à l'entrée de Caleta Gonzales sont le
seul logement du parc. A proximité, un restaurant sert des produits issus
des fermes biologiques du parc. Le silence est brisé par les oiseaux et
les chutes d'eau lorsqu'on entre dans la forêt pluviale, douce et fraîche,
contrairement aux forêts tropicales. Les troncs sont couverts de fougères
de mousses et de lichen. Lalerce, Fitzroya
cupressoides, peut pousser jusqu'à 40 mètres de haut et vivre plus
de 3 000 ans. Ces arbres ont été décimés. Pumalin contient 35 des forêts
d'alerce du Chili.
Les fermes en bio qui entourent
Pumalin sont pour Tompkins presque aussi importantes que la forêt. Pour
l'heure elles sont soutenues financièrement, mais il espère qu'elles seront bientôt autonomes. Elles sont
des modèles d'une agriculture durable et ne sont pas des fermes « de
loisir ». « S'il
faut perdre de l'argent sur une certaine durée, nous le ferons. Mais dans
l'intervalle, nous reconstruisons les sols, nous apprenons, et l'autosuffisance sera possible entre 5 ans et 15 ans. »
En 2000, les ruches ont produit 30 tonnes de miel. Tompkins espère aussi bientôt pouvoir se débarrasser
de ses tracteurs et les remplacer par des chevaux. « Ils reviennent en
Europe, il y a là-bas 3 500 associations sur le cheval de trait.
Les gens pensent que je suis fou, mais attendez de voir le pétrole à 100
$ le baril et on verra... »
Même si la désignation de Pumalin comme sanctuaire naturel indique
la fin des hostilités, Tompkins reste pragmatique quant à l'avenir : « Je
contrôle l'avenir proche, mais je ne peux protéger le parc des révolutions,
de la pollution, de la crise climatique, des pluies acides... »
Tompkins espère que d'autres
personnes fortunées emboîteront le pas : il a tenté de persuader les
propriétaires voisins comme les Benetton et Ted Turner qui ont de vastes
ranchs en Argentine de se mettre à protéger les lieux. Il s'est exprimé
publiquement sur la différence que cela ferait si Bill Gates consacrait
d'abord sa fortune à acheter des terres plutôt qu'à l'éducation ou la
pauvreté, qu'il considère comme des diversions face à la vitale et
urgente nécessité pour l'humanité... de sauver la planète. Ils devront
donner les terres qu'ils ont acheté aux Etats concernés. Ceux-ci
doivent s'engager à les laisser intacts. Lever
la dette des pays dits "pauvres" est un bon moyen de lever la
pression qui pèse sur eux. D'une manière ou d'une autre, il faut préserver
la moindre parcelle de biodiversité. La moindre parcelle de forêt
primaire doit être préservée. Zéro déforestation. La terre appartient
à tous. Les forêts appartiennent à tous.
Nicola
Graydon
est journaliste et
contribue régulièrement
à The Ecologist.
L'ÉCOLOGISTE N°19 - Fol. 7
N'2 - JUIN - JUILLET - AOUT 2006
…:
point
important.
…:
point
essentiel.
…:
point négatif, qui ne va pas dans
le bon sens.
--fjhabc: ajout.
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